On n’enseigne pas pour faire des bulletins.

Ça y est, le premier semestre tire à sa fin. Dans plusieurs classes, c’est l’heure de la revue. L’heure de faire le bilan des apprentissages des élèves. C’est curieux à quel point en 3 ou 4 périodes de revue avec les élèves on arrive à revoir les grandes idées, ce qui est vraiment important que les élèves retiennent d’un cours de 110 heures. En fait, ce que je trouve curieux, c’est à quel point cet exercice est tout naturel en janvier, à l’approche des examens, mais moins naturel en début de semestre. Je m’explique. Vous connaissez sans doute le principe de la planification à rebours. Principe selon lequel un enseignant planifie un cours, un semestre en fonction des grandes idées, des concepts essentiels d’un cours. On pourrait donc dire qu’on planifie un cours à partir de l’examen. Or pour une raison que je m’explique mal, plusieurs perçoivent qu’ils n’auront pas le temps de tout «couvrir» le contenu parce que «ya du stuck dans le curriculum». Or en janvier, 3 ou 4 périodes et c’est réglé…

Pas assez de temps pour apprendre

Cette perception de la réalité fait en sorte que plusieurs conçoivent une planification assez détaillée du semestre en y insérant les différentes tâches et/ou différents projets ou tests qui serviront à mesurer l’apprentissage des élèves. Tout ça, dans le but de bien les préparer pour l’examen, pour la vraie vie, pour l’université… Où est le problème? Il n’y a pas de problème. Théoriquement. Or la planification n’est pas nécessairement faite à partir des grandes idées ou des concepts clés du curriculum. Souvent, la planification est faite à partir de nos ressources pédagogiques, des tests / projets / tâches qui sont associés à un cours donné. Et dans les ressources pédagogiques, «y’en a du stuck»! Quel enseignant n’a jamais fait l’erreur de suivre une ressource à partir de la page 1 pour se rendre compte à la fin octobre que, mathématiquement, ça prendrait 440 heures pour passer à travers avec les élèves? Résultat : les élèves n’ont pas le temps d’apprendre ce qu’ils doivent apprendre parce que l’enseignant doit enseigner, consigner une note et passer à l’unité suivante pour «arriver» à couvrir le contenu du cours.

C’est une question de temps

Concrètement, ce qui se produit dans un tel cas c’est que l’enseignant fixe des échéances très peu flexibles pour les élèves. Unité 1 : 3 semaines : test/tâche/projet pour le 24 septembre, période 2. C’est donc dire que QUAND l’élève apprend est  plus important que SI l’élève apprend. En effet, dans bien des cas, les élèves doivent apprendre à temps. La vraie vie n’est tellement pas comme ça. On n’a qu’à penser à nos propres enfants. On croit toujours en eux, on sait qu’ils vont y arriver. C’est une question de TEMPS, pas de QUAND! Dans la vraie vie, personne ne se demande à quel moment on a appris ce qu’on sait. Tout ce qui compte, c’est ce qu’on fait avec ce qu’on sait.

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Image adaptée par Jocelyn Dagenais (@jocedage) Merci!

On n’enseigne pas pour faire des bulletins

Il va sans dire que dans un tel contexte, ça peut être stressant pour les enseignants et désengageant pour les élèves. Pourtant, tout le monde sait que la planification est linéaire mais l’apprentissage, organique. Autrefois, on enseignait pour transmettre du contenu à nos élèves et la tâche principale de l’enseignant était de consigner le plus de notes possible dans son registre de notes. Quand j’ai commencé à enseigner, c’est ce qu’on m’encourageait à faire. Consigner des notes. Si on consigne des notes, ça veut dire qu’on évalue continuellement. On devient un gestionnaire de ressources pédagogiques et un juge pour les élèves.  Heureusement, c’est clair que dans la salle de classe d’aujourd’hui, on n’enseigne pas pour faire des bulletins. Le système nous demande encore de faire des bulletins. Pas de problème, mais on enseigne pour que les élèves apprennent, qu’ils se développent, qu’ils deviennent compétents, qu’ils trouvent leur voie/x. Pour y arriver, ils ont davantage besoin d’un guide que d’un juge. Un guide, comme un parent, ça prend le temps. Les grandes idées, les concepts clés prennent tout leur sens ici. Quand un enseignant a une bonne compréhension des grandes idées, des concepts clés, du Pourquoi de ce qu’il enseigne, c’est beaucoup plus facile de prendre le temps, de personnaliser le curriculum, de guider les élèves, de leur donner de la rétroaction, de leur donner de multiples occasions de réussir. L’enseignant peut créer les bonnes conditions pour l’épanouissement de tous ses élèves.

Les olympiques?

Je regardais les olympiques cet été et je m’intéressais particulièrement à la gymnastique. C’est incroyable à quel point le rôle de l’entraîneur (guide) des athlètes semble important et complexe. Avant une performance, on peut voir l’entraîneur donner ses derniers conseils à l’athlète et on peut aussi remarquer, dans plusieurs cas, que le principal rôle de l’entraîneur, à quelques minutes d’une performance, c’est de rassurer l’athlète, de le placer dans un état positif, dans un état de confiance. Après tout, combien de fois ont-ils répété la routine? Après la performance, on voit encore l’entraîneur et l’athlète qui se tiennent debout, souvent très fiers de ce qu’ils ont accompli. Il ne reste qu’à recevoir le verdict des membres du jury. La note! Souvent, la note était anticipée. Elle vient confirmer ce que l’entraîneur et l’athlète savaient déjà. Parfois, il y a des surprises. Heureuses ou non. Quand un athlète passe une entrevue, on se rend compte qu’il passe la majorité de son temps avec son entraîneur à se préparer pour les quelques moments dans l’année où il doit performer. C’est important de performer. C’est ce qui les motive à s’entraîner, à se dépasser. Mais pourquoi vous parler des olympiques?

Guide ou Juge?

En salle de classe, l’enseignant a les deux rôles. Il doit être guide/entraîneur la majorité du temps. Il doit aussi être le juge à certains moments, pour répondre aux critères de performance attendus du système et pour produire les documents de communication formels (bulletins). Le juge doit connaître la cible. Et aux yeux du juge, ce qui est plus important, c’est le contenu, la performance. Le guide, lui, doit accompagner, créer les conditions, générer les émotions positives, fournir le soutien, développer les compétences, amener chaque élève à SE dépasser. Aux yeux du guide, c’est l’athlète qui est plus important. Une performance, ça s’améliore. Aux olympiques, je n’ai jamais vu un entraîneur aller performer à la place de l’athlète. Même chose en classe. Comme un golfeur, l’élève doit s’élancer pour développer ses compétences. L’enseignant doit donc être conscient en tout temps du rôle qu’il joue. Un guide, ça donne de la rétroaction. Un juge, une note. Lequel soutient l’apprentissage et est au service de l’élève? Lequel est au service du système? J’insiste, les 2 sont nécessaires. Tout dépend de la posologie 🙂 Quoi qu’il en soit, les élèves sont plus importants que le contenu qu’on enseigne! Il faut que ça paraisse dans nos actions.

 

Stratégie pour le 2e semestre

Je vous invite donc à célébrer les apprentissages de vos élèves du 1er semestre ou de la 1re étape. Je vous invite également à identifier les grandes idées, ce qui compte pour les cours du 2e semestre. Cela vous permettra de porter plus facilement votre chapeau de guide en salle de classe.

Une stratégie puissante qui peut facilement faire augmenter les résultats de tous vos élèves du 2e semestre ou de la 2e étape? À tous les cours, communiquer la grande idée ciblée à vos élèves, leur dire pourquoi cette idée est importante dans la vraie vie (dans son contexte authentique) et les inviter, au moment de l’objectivation, à inscrire les points clés appris en lien avec la grande idée. Autrement dit, faire au quotidien ce qu’on fait en 3 ou 4 jours pendant la période de revue avant les examens. Ce faisant, vous serez en train d’enseigner à vos élèves une stratégie puissante de prise de notes et de préparation aux tests / tâches / projets / examens. Leurs résultats vont augmenter, c’est garanti!

Voici les 3 questions que vos élèves devraient être invités à vous poser à tous les jours :

  1. Qu’est-ce qui est important dans ce qu’on apprend aujourd’hui? (grande idée, ne pas leur dire que tout est important, ce n’est pas vrai)
  2. Pourquoi c’est important dans la vraie vie? Pourquoi c’est important pour vous?
  3. Qu’est-ce qui sera important pour le juge? (performance mesurée par test / tâche / projet / bulletin…)

Ils notent leurs réponses au même endroit à tous les jours. Ça devient leur document d’étude.

Je suis tombé sur une citation intéressante sur Twitter récemment qui disait quelque chose comme «Don’t go through life, grow through life».

Si on applique ça au présent billet on obtient «Don’t just go through the curriculum, have your students grow through the curriculum!»

Essayer de couvrir le curriculum, être toujours juge, c’est stressant.

Aider ses élèves à croître grâce au curriculum, être guide, c’est possible et ça rend heureux!

On n’enseigne pas pour faire des bulletins!

Bonne période d’examens et de bulletins et bon succès au 2e semestre ou à la 2e étape!

Merci de vos commentaires 🙂

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21 réflexions sur “On n’enseigne pas pour faire des bulletins.

  1. Merci Marius,

    Moi j’ai entendu souvent … au lieu de « couvrir le curriculum »,  » le découvrir ». Mettre l’accent sur les moyens pour le découvrir est encore plus important selon moi. Les contenus ou les grandes idées oui, mais ne proviennent-ils pas de l’expérience provenant de situations d’apprentissage, de l’analyse des ressemblances et des differences recensés d’une expérience à l’autre, des généralisations faites et des conclusions tirées par les élèves qui en discutent? Voilà quelque chose qui dépasse tous les curriculums mais qui définit un apprentissage.

    Bon, je retourne pour faire mes bulletins.

  2. Stuck ou Stuc(k)o : dans une logique de pédagogie de plâtrage (plâtre stucco) avant l’examen (on résume, réexplique, on oriente vers l’épreuve)… hihihihihihihihi 🙂

  3. Excellent texte ! La place de la rétroaction a été occultée… ça aurait été intéressant !
    P.S. Stuck – ça serait plus juste de d’écrire stock ! 🙂

    1. Merci Étienne. Ton commentaire est apprécié. J’ai écrit Stuck volontairement. Ça reflète mon accent franco-ontarien 🙂 C’est vrai que Stock est plus juste par contre 🙂

  4. Merci pour ce très beau billet Marius! Tu as le tour de dire, de raconter, d’exprimer les idées pour nous amener à une réflexion profonde! Comme tu le dis si bien: « Don’t just go through the curriculum, Have your students GROW through the curriculum parce qu’un guide, comme un parent, ça prend le temps!». J’ai adoré!

  5. Désolée, j’avais oublié de m’identifier:) Excellent billet! Merci pour tes réflexions. En effet, quand un enseignant réfléchit sur les éléments essentiels (ou grandes idées ou concept clés) qui font partie de l’enseignement et qu’on prend le temps de créer des occasions d’apprentissage par lesquelles l’élève aura de multiples occasions ( et non 3-4- fois avant le bulletin pour avoir une note) de pratiquer des compétences clés, alors on pourra positivement répondre à la question «Moi j’enseigne, mais est-ce que mes élèves apprennent?». Il est important de créer une culture de classe où les élèves voient l’apprentissage comme une pratique constante et que c’est correct de dire «je ne le sais pas encore (yet). Comme tu le soulèves, une rétroaction efficace et réelle dans le temps viendra soutenir une telle culture.

  6. Excellent billet! Merci pour tes réflexions. En effet, quand un enseignant réfléchit sur les éléments essentiels (ou grandes idées ou concept clés) qui font partie de l’enseignement et qu’on prend le temps de créer des occasions d’apprentissage par lesquelles l’élève aura de multiples occasions ( et non 3-4- fois avant le bulletin pour avoir une note) de pratiquer des compétences clés, alors on pourra positivement répondre à la question «Moi j’enseigne, mais est-ce que mes élèves apprennent?». Il est important de créer une culture de classe où les élèves voient l’apprentissage comme une pratique constante et que c’est correct de dire «je ne le sais pas encore (yet). Comme tu le soulèves, une rétroaction efficace et réelle dans le temps viendra soutenir une telle culture.

  7. Merci de te lâcher lousse encore une fois, Jacques 🙂
    Ton commentaire est fort apprécié. Être juge, c’est facile. On donne un travail et on juge. Est-ce ça enseigner? Je crois que l’enseignement commence dès qu’on accueille notre rôle de guide. Un guide conscient du mandat du juge, mais un guide d’abord. Moins facile de donner une rétroaction utile, une vraie prochaine étape. Ça demande au guide d’Être, de modeler. Comme le dit John Maxwell « If you’re gonna produce leaders, you gotta be it yourself first. You reproduce yourself, Not who you want. » J’affirme avec confiance que plusieurs enseignants le font très bien 🙂

  8. Très très bon billet, Marius, qui nous invite à une réflexion détaillée sur le curriculum, ce à quoi il sert (ou devrait servir), aux rôles de l’enseignant et de l’élève. Et surtout, l’effet rendu pernicieux d’une culture de l’évaluation dominante dans trop d’écoles /juridictions, pour des impératifs systémiques, trop loin de l’élève qui ne devraient pas subir les contenus (couvrir la matière, c’est ce que font les chats dans une litière, au fond) mais plutôt croitre au travers de ce curriculum étalé en activités d’apprentissages engageantes, arrosées de formes variées et fréquentes de rétroactions et de support.

    J’ai aimé ce passage :
    « Quand un enseignant a une bonne compréhension des grandes idées, des concepts clés, du Pourquoi de ce qu’il enseigne, c’est beaucoup plus facile de prendre le temps, de personnaliser le curriculum, de guider les élèves, de leur donner de la rétroaction, de leur donner de multiples occasions de réussir. L’enseignant peut créer les bonnes conditions pour l’épanouissement de tous ses élèves. »
    Je le résume en cette simple phrase : L’ignorance rend malhabile. Un prof passionné par le sujet d’étude et ayant cette ‘bonne compréhension des grandes idées et concepts’ saura faire preuve de créativité pédagogique afin de proposer des activités engageantes ET rigoureuses.

    Dans un souci de continuité (dans le jargon docimologique, on parle de «congruence»), les formes d’évaluation (à l’image de la performance athlétique) permettent de dire, au fond, «Succès» ou « Pas encore ». Ça nous éloigne pas mal de la note chiffrée, qui plus souvent qu’autrement dessert mieux les adultes (responsables scolaires, parents) que le jeune. Pire encore, cette pratique malheureusement encore présente qu’un ‘paquet de petites notes formatives’ permettent de calculer le résultat sommatif. Comme si on disait à l’athlète qu’il n’a pas de médaille car on a calculé la moyenne de toutes ses courses depuis le début, pas juste sa meilleure.
    SVP, laissez-moi croire que ceci est en train de disparaitre.

    Ton sujet de billet est en plein dans le mille quand on parle de penser/innover de ‘l’intérieur’ de la boite : il en revient aussi à une responsabilité partagée de porter au grand jour les innovations et pratiques émergentes (probantes…) qui abordent directement un composant systémique de l’école à transformer.
    Contamination positive. Ce que tu fais avec ce blogue 😉

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