«Ça compte-tu?»

Ça compte-tu? Qui ne s’est jamais fait poser cette question? J’offre des formations en leadership et en évaluation et c’est une question qui revient souvent. On dit quoi à un élève qui nous pose cette question? Tout compte, tout le temps! C’est comme ça qu’on apprend. À mon avis, cette question est le fruit d’un système qui, dans le virage pédago-numérique, «devrait» graduellement disparaître. Je m’explique. Et je ne prétends certainement pas avoir les réponses. Je vous partage mes réflexions.

Une question issue de l’ère industrielle

Quand un élève demande si ça compte, la vraie question est : « Est-ce que je dois fournir un effort soutenu ou non?» Je me répète volontairement ici, mais c’est pour mieux illustrer mon point. Merci de votre patience… Autrefois, notre rôle était, en grande partie, de transmettre des connaissances. Une leçon, un exercice, on corrige, une note documentée dans le registre de notes. C’était la façon de faire. On entretenait l’obéissance avec la note… et le risque de perdre des points. À l’ère industrielle, c’était vraiment important l’obéissance. Et si la note ou le risque de perdre des points n’étaient pas des motivateurs suffisamment puissants, le maître pouvait aussi avoir recours à la punition, qui pouvait prendre diverses formes. Retenue, copiage, devoir supplémentaire… à une époque, il y avait aussi le martinet… Outch! C’était important, l’obéissance. D’où la question : «ça compte-tu?» ou «Qu’est-ce qui va m’arriver si je ne fournis pas un effort soutenu?» Et la négociation commence… ou le leadership s’exprime. Quoi qu’il en soit, dans la salle de classe traditionnelle, les jours qui comptent sont les jours où l’élève produit un quelconque travail qui mène à une note. Dans cette salle de classe, dont le mandat est de transmettre des connaissances, il faut trouver des mécanismes pour amener les élèves à s’engager dans la «tâche», qui est d’apprendre et de retenir de l’information. Si un élève s’absente, il peut reprendre ses notes de cours.

Scénario que nous avons tous connu :

É : «Qu’est-ce qu’on fait demain, Monsieur?»

Ens : «Demain, on parle de la division cellulaire. Tu ne manqueras pas grand-chose. Tu pourras reprendre tes notes de cours (écrites au tableau) d’un de tes amis. Assure-toi d’être là jeudi par exemple. Tu feras un travail qui compte!»

É : «Ok! Merci Monsieur!»

À l’époque, on venait à l’école pour recevoir de l’information. Un cours manqué, ça se reprenait bien. Mais qu’en est-il en 2018? Que se passe-t-il si l’élève manque un cours qui est conçu pour développer ses compétences?

À l’ère du numérique, on développe des personnes.

En 2018, nous savons que l’approche traditionnelle fait en sorte que nous obtenons le minimum de nos élèves. Le minimum. Et en 2018, il faut transmettre des connaissances, oui, mais il faut aussi développer des êtres capables de devenir les entrepreneurs de leur vie. L’obéissance des élèves, c’est bien. Mais il y a plus! On parle ici de développer les compétences et les «soft skills» des élèves. Il faut faire les deux. Enseigner de façon explicite des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être. Mais le temps qu’on prenait autrefois pour c o p i e r  d e s  n o t e s  d u  t a b l e a u, on peut le réinvestir dans le développement des compétences des élèves. Ça change quoi dans notre planification de cours? Ça change quoi dans notre façon de concevoir l’expérience d’apprentissage des élèves?

En 2018, il faut transmettre des connaissances, oui, mais il faut aussi développer des êtres capables de devenir les entrepreneurs de leur vie. @bourmu

De nos jours, la partie où l’enseignant transmet l’information aux élèves peut très bien se faire à n’importe quel moment. Courriel, pdf dans Classroom, lien sur le blogue de classe, vidéo sur notre chaîne YouTube, tutoriel via Screencastify dans un document Google… L’idée, c’est que l’élève n’a pas besoin de venir en classe pour avoir accès au contenu. Mais il DOIT venir en classe. Il y a des choses, comme les compétences, qui ne s’enseignent pas de façon décontextualisée. Il faut les vivre. «You can’t get wet from the word water», comme disait Wayne Dyer. Alors les élèves viennent à l’école pourquoi? Pour le contact humain. Pour entrer en relation. Pour que le contenu soit contextualisé par l’enseignant et qu’il ait du sens pour lui. À quel moment l’information devient-elle de la connaissance ou de la sagesse? Pour apprendre à gérer le numérique dans sa vie (le cell!) Pour apprendre à nommer le monde qui l’entoure et le monde qu’il porte en lui. Les connaissances sont très importantes. Pour apprendre comment le contenu s’applique à la vie, à sa vie. Pour expérimenter et voir comment le contenu prend vie lorsqu’il est en contexte et qu’on y ajoute la complexité des relations et des émotions humaines. Pour constater à quel point toutes les matières scolaires (et autres qui ne sont pas des matières et qui pourraient l’être – p. ex., Internet) à quel point toutes les matières scolaires sont présentes partout, en tout temps dans la vie de tous les jours. Pour découvrir où est/sera sa place dans la société. Pour qu’il se développe. Pour qu’il devienne l’entrepreneur de sa vie. À l’ère du numérique, on développe des personnes. C’est un processus. C’est l’approche du Crockpot! Pas du four à micro-ondes 🙂

Ce sont en fait tous les jours où on ne génère pas de notes qui comptent. Les 175 jours où on se développe. @bourmu

De la documentation de notes à la documentation pédagogique

Dans la salle de classe traditionnelle, on documentait des notes. L’acte d’apprendre exigeait que l’élève ait pris le temps de mémoriser le contenu ou que l’élève réussisse du premier coup. Le contexte était bien différent. D’où la question : «Ça compte-tu?». À l’époque, on pouvait reconnaître un bon prof à son registre de notes bien garni. La culture de l’évaluation. 30 à 50 des 194 jours d’école «comptaient» puisqu’on générait une note pour le registre avec nos quiz, travaux, tests, examens, présentations… Dans la salle de classe d’aujourd’hui, on documente encore des notes. Mais ce n’est pas la finalité. Ce qu’on souhaite voir se produire dans le virage au numérique, c’est une transformation de l’expérience d’apprentissage qui nous permet de prendre le temps de vivre le programme et de documenter des preuves d’apprentissage lorsqu’elles se manifestent. C’est un processus. Ce sont en fait tous les jours où on ne génère pas de notes qui comptent. Les 175 jours où on se développe. Dans la salle de classe transformée, un cours manqué, c’est un peu comme de manquer un entraînement au gym. Ça ne se reprend pas. Rater le remue-méninges et les premiers jets d’un projet de groupe, ça se reprend difficilement. Le but de venir à l’école au quotidien, c’est de se développer en tant que personne. «Ça compte-tu?» Oui! TU comptes, cher élève!

Dans la salle de classe transformée, un cours manqué, c’est un peu comme de manquer un entraînement au gym. Ça ne se reprend pas. @bourmu

En 2018, l’élève doit vider le lave-vaisselle!

Bien évidemment, nous n’arriverons pas à développer les compétences de nos élèves dans une culture de l’évaluation ou à coup de «Ça compte-tu?». C’est pour cette raison qu’il y a tant de discussions entourant le leadership et le coaching à mon avis. Je m’explique avec l’image du lave-vaisselle, qui représente le contenu du programme. Sérieux. Dans la classe traditionnelle, la classe de la transmission du contenu, le maître était le champion pour vider le lave-vaisselle. Son rôle était de vider le lave-vaisselle devant ses élèves et de les questionner via un questionnaire pour voir ce qu’ils avaient retenu. Le maître avait le plein contrôle en tout temps, théoriquement. De nos jours, il faut amener les élèves à vider le lave-vaisselle, même quand nous ne sommes pas là. Perte de contrôle, leadership et des habiletés en coaching sont requis pour y arriver. C’est simple, mais ce n’est pas facile.

Ce qu’on souhaite voir se produire dans le virage au numérique, c’est une transformation de l’expérience d’apprentissage qui nous permet de prendre le temps de vivre le programme et de documenter des preuves d’apprentissage lorsqu’elles se manifestent. @bourmu

3 ingrédients clés pour que tout apprenant se développe

Pour y arriver, je crois qu’il faut entretenir une culture de l’apprentissage dans nos classes et dans nos écoles. Une culture qui valorise le processus d’apprentissage pour tous. Not yet! ou You bet! Il faut aussi impliquer les parents, afin qu’ils comprennent ce que nous tentons de faire. L’image du lave-vaisselle peut les aider à comprendre qu’on fait la même chose qu’eux 😉 À mon avis, il y a 3 ingrédients clés pour que tout apprenant se développe.

  1. La responsabilité : pour qu’une personne se développe, elle doit accepter la responsabilité de son devenir. Ça demande de la maturité.
  2. L’autonomie : pour qu’une personne se développe, elle doit pouvoir choisir comment elle va essayer d’atteindre les cibles qu’elle doit atteindre.
  3. L’imputabilité : pour qu’une personne se développe, elle a besoin que quelqu’un viennent vérifier, pas seulement si elle a fait ce quelle devait faire, mais si elle progresse bien et si elle a tout ce dont elle a besoin pour sa prochaine étape.

Au bout du compte, l’élève au centre de son apprentissage, c’est l’élève qui est responsable de son devenir et qui doit démontrer, avec le soutien et l’expertise de ses enseignants, qu’il progresse. Le portfolio d’apprentissage est un excellent outil pour garder des traces de ses progrès et pour valoriser le processus.

Scénario souhaité :

É : (en train de vider le lave-vaisselle) «Ça compte-tu?»

Ens : «Ben kin! (émotions) Comment ça va? (progrès) T’es rendu où? (rétroaction) As-tu pensé à…? (encouragement) Lâche pas!»

Dans ce contexte, c’est le processus qui compte. C’est le processus qu’on évalue. Ce n’est pas ce que l’élève fait LE 30 octobre qui compte. C’est tout ce qu’il a généré comme preuve d’apprentissage EN DATE DU 30 octobre.  Tout compte.

Et quand le «Ça compte-tu?» survient, on peut s’appuyer sur La Cigale et la Fourmi ou encore sur la parabole des Talents pour féliciter l’élève ou pour lui demander quel est son prochain objectif d’apprentissage personnel.

Bon succès et merci de vos commentaires!

7 réflexions sur “«Ça compte-tu?»

  1. Bonjour Marius,

    Texte très inspirant qui alimentera certainement les discussions avec mes élèves de 12ème année qui carburent aux notes. Ce virage, on en discute souvent, les mentalités sont à changer, tant chez les élèves que chez certains parents. Oui, TOUT compte, même si ça ne compte pas pour le bulletin, ça compte pour le développement. Le bulletin, c’est bien, mais le savoir (le développement), c’est mieux.
    J’aime beaucoup tes analogies et surtout tes trois ingrédients clés pour le développement.
    Merci bien.

    Ambroise Tsomafo-A

  2. Je trouve ton texte vraiment inspirant!
    Mais la question que je me pose… comment faire dans le quotidien? Comment faire des observations pour chacun de mes élèves, de les consigner, de suivre leur progression, de pouvoir aussi travailler des notions avec eux… Je suis en 6e année et mes élèves ont la phrase «Ça compte tu?» en bouche perpétuellement!!
    J’aimerais beaucoup l’essayer, mais je manque de moyens je pense…
    Merci pour la réflexion amenée!

  3. Texte fort intéressant, je l’ajoute à ma banque de texte inspirant. J’ai fait le virage « pas de note » depuis l’an passé et ça prend du temps pour que les élèves réalisent ce qu’on essaie de faire avec eux.

    À ma grande surprise, lorsque je dis aux parents que je vais mettre l’emphase sur la croissance au lieu de la performance (notes), ceux-ci m’appuient et certains en sont même soulagé. Beaucoup d’enseignants se limitent dans leur pédagogie en se disant : « ma direction ne sera jamais d’accord » « Je ne veux pas avoir les parents sur mon dos »; mais il est important de se rappeler que pour faire des changements qui ont un impact il faut être un dérangeant.

    Merci tu m’as fait du bien ce matin!
    bye
    Alex

    1. Fantastique Alexandre. Bravo de prendre ces risques qui sont tellement importants. Content que ça te fasse du bien. Moi, ça me fait du bien de te voir aller. Lâche pas cher collègue 🙂

  4. Salut Marius! Nikita ici. Je suis de retour du Vietnam où j’etais parti pendant l’année 2017-2018. Quel fabuleuse expérience de vie! Je viens de lire ton texte fort intéressant. Il vas falloir qu’on ce jase ça dans un futur proche…? Je lis entre les lignes de ton texte et je vois un homme sage et spirituel qui est hors de l’ordinaire. To be continued…

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