Payer le prix! Mais lequel?

Dans la vague de la rentrée scolaire, j’ai eu la chance de rencontrer plusieurs collègues d’un peu partout pour les aider à se propulser dans l’année scolaire 2019-2020. Comment on part ça une année scolaire? En fait, tout le monde sait ce qu’il veut faire et ce qu’il a à faire. Mais comment on fait pour passer à un autre niveau? Dans mon dernier billet, je parlais de l’engagement de l’élève. C’est souvent ça le dilemme en début d’année (toute l’année en fait) : comment on fait pour mobiliser les personnes qui nous sont confiées sans partir en peur avec le programme (ou le projet éducatif) en laissant tout le monde derrière nous (désengagement)? C’est quand même très complexe. Permettez-moi de vous raconter une histoire…

Lorsqu’on est en mode survie, on n’a pas le goût de se rapprocher de nos élèves. @bourmu

L’histoire d’une collègue

À l’époque où j’étais enseignant de français au secondaire, j’ai eu la chance d’accueillir une nouvelle collègue à l’école et de l’accompagner. On pourrait dire que j’agissais un peu comme un mentor. Lors d’une de nos rencontres de planification, elle me racontait un peu ce qui se passait dans sa classe et elle m’expliquait les stratégies qu’elle souhaitait mettre en place pour améliorer ce qui se passait dans sa classe. Si ma mémoire est bonne, c’était fin septembre début octobre. En l’écoutant, j’ai remarqué qu’elle avait les émotions à fleur de peau et que derrière les stratégies qu’elle me présentait, il y avait ce grand besoin de contrôle. Je me suis reconnu. Comme moi à un moment dans ma carrière, elle essayait de tout anticiper, minute par minute. «S’il se passe ça, je vais faire ça. Pour que ceci ne se passe pas, je vais faire xyz.» J’ai perçu une certaine anxiété et qu’elle travaillait très fort mais que l’engagement de ses élèves n’était pas au rendez-vous. Je dirais même que certains de ses élèves commençaient à activement résister à son approche. La relation qu’elle entretenait avec ses élèves était axée sur le contrôle (le sien) et l’obéissance des élèves (confirmation qu’elle était en contrôle). Si j’avais eu à identifier une question qui guidait ses réflexions, j’aurais choisi la suivante : «Comment puis-je m’assurer que tous les élèves font ce qu’ils ont à faire, comme je le dis, quand je le dis?» Je l’ai regardée droit dans les yeux, et avec toute l’empathie non verbale possible, je lui ai demandé : «Tu travailles très fort à essayer de tout prévoir (j’ai été poli). Comment aimerais-tu te rapprocher de tes élèves et les amener à avoir le goût de travailler aussi fort que toi, avec toi?» Elle m’a regardé comme si j’étais un extraterrestre en prenant le temps de choisir sa réponse. «Ce n’est pas possible avec ce groupe-là. J’ai tout essayé.» Ok. Lorsqu’on est en mode survie, on n’a pas le goût de se rapprocher de nos élèves… Ça exige trop de vulnérabilité de notre part. Je l’ai vécu. Et pourtant…

Les parents nous envoient leur meilleurs enfants. Ils ne gardent pas les meilleurs à la maison. @bourmu

S’établir comme leader

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Au début de l’année, on s’établit comme leader dans sa salle de classe. Tout est dans notre façon d’interpréter ce qui se passe autour de soi. Un(e) leader, ça voit plus loin que la fin d’un cours, d’une journée ou d’une semaine. Vision. Objectifs à long terme. Un(e) leader sait qu’on assied son leadership sur les relations. Tout part de là. Je suis tombé sur ce visuel dans la Story de @gcouros hier soir. Ça m’a rappelé l’histoire de ma collègue 🙂 On parle souvent de l’importance de la rétroaction pour favoriser l’apprentissage. On parle moins du lien explicite entre la rétroaction pour établir une relation ou une connexion de qualité avec les élèves qui nous sont confiés. Je ne me souviens plus où j’ai entendu le message de Nicholas A. Ferroni, mais il m’a marqué. Je suis d’avis que l’école peut réussir à créer les conditions pour que l’apprentissage de haut niveau se produise, malgré ce qui se passe à la maison.  Les élèves qui se sentent aimés viennent à l’école pour apprendre. Les autres viennent pour être aimés. Les élèves qui dérangent sont les élèves qui ont le plus besoin de nous. Quoi qu’il en soit, les parents nous envoient leurs meilleurs enfants. Ils ne gardent pas les meilleurs à la maison 🙂 En début d’année, les gens qui réussissent à s’établir comme leader dans leur salle de classe fournissent beaucoup de rétroactions à leur élèves. Mais une grande partie des conversations n’ont rien à voir avec l’apprentissage du programme.

Les élèves qui se sentent aimés 

3 aspects à considérer

Dans les salles de classe où un leadership pédagogique solide s’installe, les conversations portent quotidiennement sur les aspects suivants :

  1. La voix de l’élève : Amener les élèves à partager leurs passions; amener les élèves à partager leurs intérêts; parler de leurs attentes au sujet du fonctionnement, des routines et des processus; développer un langage commun en lien avec les stratégies pédagogiques qui seront utilisées fréquemment afin qu’ils prennent conscience des stratégies qui répondent le mieux à leurs besoins (ils pourront les choisir en octobre et en novembre); etc.
  2. La puissance du dépassement de soi : Amener les élèves à imaginer une meilleure version d’eux-mêmes; amener les élèves à rêver (On ne peut pas rêver lorsqu’on est en mode survie); se donner une intention qui va au-delà des exigences du cours, on veut contribuer; amener les élèves à croire en eux; amener les élèves à s’inspirer des possibilités qu’offre une nouvelle année, un peu comme une page blanche; faire appel à leur curiosité naturelle et au plaisir d’apprendre; parler de la mentalité de croissance; se fixer des objectifs personnels; etc.
  3. L’importance des routines, des processus et du nous très fort : Orchestrer des succès rapides pour tous les élèves en mettant l’accent sur les routines et sur les processus de groupe qui soutiennent les progrès et les résultats (avec moi, vous allez réussir); mettre l’accent sur les habiletés d’apprentissage et sur les habitudes de travail plutôt que sur l’intelligence; mettre l’accent sur la richesse de la diversité du vécu et des talents dans le groupe; vivre la mentalité de croissance; valoriser l’effort; autoévaluation de groupe en lien avec les routines, l’effort, les processus et le fonctionnement de la classe; se fixer des objectifs de groupe; «Je crois en vous.» (parce que je crois en ma capacité de vous amener à progresser); etc.

Ces conversations sous-entendent un certain désir de se rapprocher des élèves. Elle sous-entendent une ouverture à une certaine vulnérabilité.

Lorsqu’on ouvre la conversation avec les élèves, on s’ouvre aux élèves. @bourmu

La vulnérabilité : le prix à payer

«Croyez-vous que tous les élèves peuvent réussir?» Lorsque je pose la question, habituellement, tout le monde dit que oui. Cette croyance se traduit par «Je crois en toi, mon élève.» Qui n’a pas affirmé cela à ses élèves? Or je remarque que ce message vient souvent avec une condition implicite : l’obéissance. La phrase sous-entendue est davantage : «Je crois en toi, mon élève. Tant que tu m’obéis!» Ou quelque chose du genre.  Dans mon vécu, ce qui influence la capacité d’un(e) leader à s’établir dans sa salle de classe passe sans contredit par la vulnérabilité. Selon Brené Brown, la vulnérabilité, c’est tout simplement le fait d’accepter que nous ne contrôlerons pas le résultat. Lorsqu’on ouvre la conversation avec les élèves, on s’ouvre aux élèves. Qui peut savoir comment ça va se passer? Et que faire s’ils perçoivent cela comme un signe de faiblesse ou comme une ouverture pour fournir moins d’effort ou encore pour se mettre à négocier? C’est l’art d’enseigner. Dans mon vécu, ce qui nous protège de ces situations (opter pour le contrôle plutôt que la vulnérabilité) nous empêche aussi d’accéder au prochain niveau. Ce niveau où les relations avec les élèves sont respectueuses et positives. Ce niveau où les élèves s’engagent avec leur leader. Ce niveau où les élèves parlent en bien de nous, même si on donne des devoirs. Ça se peut! Ce niveau où ils demandent de la rétroaction descriptive, l’accueillent et la réinvestissent. Non seulement au sujet de la qualité de leur travail, mais aussi au sujet de la qualité de leurs habitudes de travail. La vulnérabilité.

À quel prix?

Quoi qu’il en soit, tout le monde paie le prix. Ça dépend de la vision et des aspirations qu’on se donne. En général, ceux qui n’osent pas payer le prix de la vulnérabilité, paient l’autre prix : la gestion quotidienne du contrôle, du désengagement de l’élève ou de cette simple indifférence qui peut planer quand ça «ne clique pas». Se placer soi-même dans un environnement où les élèves n’achètent pas ce qu’on vend, ça use. Même si ce n’est pas le but, on a besoin de se sentir aimés de nos élèves, nous aussi.

La vulnérabilité, c’est le prix à payer pour passer à un niveau supérieur de leadership mais aussi à un niveau supérieur de qualité de vie. Ça demande du courage et une mentalité de croissance. Parfois, les jeunes ont besoin de nous tester un peu pour voir qu’on est sérieux. C’est normal. Les adultes les déçoivent parfois.

Pensez à vos meilleures relations, pensez à vos moments joyeux dans le passé et vous constaterez que ces relations, ces moments joyeux se sont probablement produits parce que vous avez osé être vulnérable à un moment donné. Avec un élève ou avec un groupe d’élèves. Vous avez ouvert la conversation. C’est ça, le leadership. On s’ouvre à l’autre et on attend la réponse.

Merci de vos commentaires 🙂

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10 réflexions sur “Payer le prix! Mais lequel?

  1. Marius c’est exactement ce que j’avais besoin de lire…très juste comme réflexion et tu offres des vraies pistes. Ce sera un excellent partage avec mes collègues.
    Merci!

  2. Excellente réflexion! Je crois que les enfants doivent ressentir que nous avons besoin d’eux, qu’ils sont essentiels à notre classe et que leurs contributions sont nécessaires et pertinentes! Tout est dans la relation que nous entretenons avec eux! Merci pour cette prise de conscience! 😉

  3. Ça commence bien une semaine que de te lire!
    Je suis d’accord avec toi sur toute la ligne. J’écoutais récemment un épisode du podcast « Things Fall Appart » du Human Restoration Project où ils ont interviewé Monte Syrie un enseignant des USA qui accorde beaucoup d’importance aux relations avec ses élèves. J’ai trouvé très intéressant qu’il faisait la différence entre relation et connexion avec ses élèves. La relation c’est ce qui arrive quand on côtoie des gens, ça peut être positif ou négatif. La connexion est un choix, tous les profs ont une relation avec leurs élèves, mais pas tous se mettent assez vulnérable pour passer au niveau supérieur en connectant avec leurs élèves. En début d’année, les élèves sont des cadenas barrés, petit à petit on trouve les bonnes clés pour les ouvrir. À ce jour, je n’ai pas encore vue de cadenas (réel ou imagé) qui s’ouvrait tout seul, il faut être intentionnel 🙂

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